
Thomas Pesquet,astronaute de l'Agence spatiale européenne,dans les studios de franceinfo,en juin 2017. (CHRISTOPHE ABRAMOWITZ / RADIO FRANCE)
"Sous nos pieds,il y a 400 kilomètres de vide et,à ce moment,le cerveau envoie un signal de mort,(…) il ne faut surtout pas avoir peur",se souvient Thomas Pesquet,invité de franceinfo mardi 25 août,en marge de la deuxième sortie extravéhiculaire de Sophie Adenot dans l'espace,pour remplacer une antenne de communication cruciale,hors de la Station spatiale internationale (ISS). "Pendant six à sept heures,il faut constamment écraser l'équivalent de balles de tennis",souligne également Thomas Pesquet,astronaute de l’Agence spatiale européenne,qui garde le souvenir de missions "extrêmement fatigantes".
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Franceinfo : Qu'est-ce qui rend si unique cette sortie de l'ISS et de se projeter dans le grand vide spatial ?
Thomas Pesquet : Ce qui est unique,c'est vraiment le niveau de risque. Tant qu'on est à l'intérieur de la station spatiale,on est dans un gros bateau,dans un sous-marin et on est protégé par une paroi de métal. Quand on sort,par contre,dans le scaphandre,c'est beaucoup plus léger. On est notre propre vaisseau spatial,mais le risque augmente assez drastiquement. C'est quelque chose d'assez intense. Je me rappelle de ma première sortie : il faut se forcer pour regarder le paysage parce qu'on est tellement "câblé" pour que ça réussisse. Beaucoup de gens regardent,c'est diffusé sur NASA TV,donc on n'a pas envie de faire d'erreur. C'est aussi difficile physiquement : on a mal,on est ralenti assez rapidement par le scaphandre.
Qu'avez-vous ressenti lors de votre première sortie dans l'espace ?
C'est fatigant parce qu'on est pressurisé dans le scaphandre : à l'extérieur,c'est le vide et à l'intérieur,c'est un tiers à peu près de la pression atmosphérique qu'on ressent nous,au sol,mais 100% d'oxygène,c'est pour ça que leur voix est aussi un petit peu modifiée. Il y a moins de pression,donc on a la voix plus aiguë,c'est comme la première fois que l'on s'entend soi-même à la radio,ça fait un petit peu bizarre,on a l'impression d'avoir respiré de l'hélium. Mais ensuite,comme ce scaphandre est pressurisé,il est gonflé. Si vous soufflez dans un gant médical par exemple,évidemment la position,ce sont les doigts tendus,le gant tout gonflé,et chaque fois que vous allez vouloir fermer les mains,il va falloir se battre contre cette force. Une différence de pression,c'est une force. Pendant six à sept heures,il va falloir constamment écraser l'équivalent de balles de tennis : étendre les bras,fermer les bras,étendre les bras,saisir des choses,c'est extrêmement fatigant. Il faut vraiment être fort du haut du corps,c'est certain,mais il faut aussi savoir s'économiser,vraiment faire le moins de mouvements de main possible.
La peur peut-elle vous gagner lors d'une sortie ?
Il ne faut surtout pas avoir peur,il faut apprendre au cerveau que c'est normal. Si on a trop peur,on va s'accrocher extrêmement fort à la paroi,ce qui va fatiguer énormément les mains. Sur Terre,on a toujours une sensation physique de notre poids quelque part. Si on est assis sur une chaise,on le sent. Si on est allongé dans un lit,on le sent,même en escalade,on le sent dans ses bras. Si on y réfléchit,le seul moment où on n'a pas la sensation physique de son poids,c'est quand on tombe. Si je tombe d'une falaise pendant deux secondes et demie,je n'ai pas cette sensation. En sortie extravéhiculaire,on accroche une longe,qui ne sera tendue puisqu'on flotte,et il va falloir lâcher les mains.
"Quand on lâche les mains,tout d'un coup,on perd la sensation physique du poids et le cerveau nous dit qu'on est en train de chuter."
Thomas Pesquetsur franceinfo
On est en chute libre et,sous nos pieds,il y a 400 kilomètres de vide. À ce moment,le cerveau envoie un signal de mort et nous dit qu'on est en train de mourir. Il faut donc apprendre à son cerveau que,bien qu'il soit codé comme ça,il ne faut pas réagir à ces signaux-là,il faut arriver à les ignorer. C'est un peu difficile au début,lors de la première ou la deuxième sortie. Au bout de quelques sorties,on s'habitue un peu mieux.
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Qui pilote le bras robotique,et l'avez-vous déjà piloté vous-même ?
Ce sont les autres astronautes restés à l'intérieur de la station spatiale qui pilotent le bras robotique. C'est un job important. Pour deux sorties extravéhiculaires,j'étais l'opérateur du bras robotique. Pour l'une d'entre elles,on avait plus de deux heures de retard parce qu'on a eu des problèmes de panne dans le sas,donc on a eu l'autorisation de la Nasa de le faire en "mode rapide",un mode qui est rarement utilisé. Quand j'ai demandé si je pouvais l'utiliser,il y a eu un petit silence de cinq ou six secondes,et là Houston me dit que j'avais l'autorisation. Pour un pilote,c'était un petit plaisir ! J'avais demandé l'autorisation à l'autre astronaute qui était au bout du bras,avant de le faire. C'était un pilote de F-35 et il était très content d'être transporté en mode rapide dans tous les sens. On est restés amis ensuite !
Que voit-on défiler si l'on regarde dans le vide ?
Au risque de décevoir,on a vraiment la tête dans la structure,parce qu'on est accroché à l'ISS. On fait de l'escalade entre les câbles,c'est assez rare qu'on ait vraiment le loisir de se tourner de l'autre côté,vers l'infini. Mais ce qui est vraiment sympa,c'est d'être sur le bras robotique,attaché par les pieds.
"Quand on est sur le bras robotique,là,on a le temps de profiter du paysage. On voit la Terre en-dessous,comme une grosse boule qui tourne. "
Thomas Pesquetsur franceinfo
On n'a pas l'impression que c'est nous qui sommes en mouvement autour,mais plutôt une boule de billard qui nous tourne sous les pieds. Le cerveau estime que l'ISS est fixe,et que le reste bouge.
Dans moins d'un an,a priori,vous serez dans l'espace,pour une mission de deux semaines à l'été 2027. Vous êtes en pleins préparatifs ?
On commence doucement parce qu'il y a eu les vacances des uns et des autres. On regroupe tout l'équipage,on se met en ordre de marche. Un peu comme les écoliers,on va prendre nos cahiers et repartir à l'entraînement,pour un an. C'est une mission un peu plus rapide,de 15 jours,pour laquelle il fallait un astronaute expérimenté. Mes deux missions précédentes m'ont permis de remplir ce rôle-là,et je serai commandant de la mission. Être assis dans le siège du milieu,c'est sympa,et c'est le plus confortable parce qu'on peut étendre ses jambes… On ne boude pas son plaisir ! Mais on va essayer de maximiser le retour scientifique de cette station qui va s'arrêter,on pense,d'ici 2032. On ne fera pas de sortie extravéhiculaire comme Sophie,malheureusement,mais on aura tout notre temps pour la recherche européenne,pendant 15 jours,on va faire des dizaines et des dizaines d'heures,essayer de revenir avec le plus de résultats possible.
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